***Potentiel-SPAM*** La campagne que j’aimerais voir pour 2027

La campagne que j’aimerais voir pour 2027Cinq idées pour la prochaine présidentielle
Bien le bonjour, Certains d’entre vous le savent : j’ai travaillé quelques années en politique, en campagne puis en cabinet ministériel et à l'Élysée (mais je suis sympa quand même). Et il y a quelque chose qui continue de me frapper aujourd’hui : si la société et les usages ont évolué, la com’ politique, elle, n’a quasiment pas bougé d’un iota. Certes, il y a désormais TikTok et une avalanche de vidéos verticales mais, à part cela, c’est toujours la même chose : le roman photo au jour le jour de l’agenda des politiques. La moindre visite d’usine, le moindre déplacement, et, hop, on se retrouve avec la photo mégalo dudit politique dans nos feeds, façon Martine part en Tour de France. La moindre interview dans un média et, hop, une grosse photo de l’intéressé avec sa propre citation entre guillemets (qui fait ça, sérieusement ?). Et dès qu’il faut « innover », on change surtout le contenant. On fait un TikTok parce qu’il faut « toucher les jeunes », un podcast parce que « les gens veulent du temps long », des coulisses parce qu’il faut « humaniser », éventuellement un passage chez un créateur de contenu parce qu’il faut « sortir des médias traditionnels ». Mais au fond, on continue exactement à faire la même chose : des contenus auto-centrés, des politiques qui n’ont jamais autant communiqué mais qui n’ont jamais été aussi peu audibles. Ils parlent mais ne sont plus écoutés. Je ne prétends évidemment pas avoir de baguette magique pour la prochaine présidentielle étant, comme beaucoup, dépitée par l’offre sur la table. Mais je me suis prêtée à l’exercice d’imaginer malgré tout ce que j’attendrais d’un candidat aujourd’hui. Ce n’est ni exhaustif ni parfait mais juste quelques idées apportées au débat pour qu’on parle enfin du fond et qu’on ne passe pas à côté de l’échéance. Sur ce, bonne lecture ! PS : Ce numéro est un hors-série : de temps en temps, j’aime bien délaisser la veille habituelle pour creuser un sujet qui m’intéresse particulièrement. Komando reprend son rythme et son format habituels dès la semaine prochaine. 1) Des affiches qui parlent de fond (au lieu d’un concours de beauté et de slogans creux)C’est assez absurde quand on y pense : une élection présidentielle est censée être le moment où l’on choisit entre plusieurs projets de société, plusieurs visions de la France, plusieurs manières de gouverner le pays pendant cinq ans. Et pour nous aider à faire ce choix, on recouvre la France d’affiches… avec la tête des candidats. Bref, cela ressemble davantage à un concours de beauté qu’à la confrontation de plusieurs projets politiques. Une belle photo détourée sur ciel bleu, le nom en gros et, en dessous un slogan suffisamment vague pour que personne ne puisse vraiment être contre : « pour que le travail paie enfin », « retrouver une France forte », « protéger notre avenir », « pour une France plus juste », « ensemble, changeons la France »… Formidable : qui est contre ? Personne ne fait campagne pour que le travail ne paie pas, pour une France plus faible ou pour un avenir moins juste hein. Je rêve de celui ou celle qui osera faire strictement l’inverse. Pas de photo, pas de nom : juste du texte. Une proposition politique en gros, suffisamment précise pour que l’on puisse immédiatement être pour ou contre. Et dessous, quelques lignes pour l’expliquer : ce que l’on change exactement, pourquoi, comment, éventuellement ce que cela coûte ou ce que cela implique. Surtout, je ne signerais pas immédiatement ces affiches. Pendant quelques jours, elles apparaîtraient sur les panneaux d’affichage ou dans la presse sans que l’on sache qui se trouve derrière. Je trouve l’expérience particulièrement intéressante parce que nous sommes toujours biaisés par l’identité de celui qui parle : donnez exactement la même proposition à Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe ou Raphaël Glucksmann et une partie des Français changera probablement d’avis avant même d’avoir fini de la lire. Alors, pour une fois, je tenterais l’inverse : mettre d’abord les idées dans le débat et les laisser vivre quelques jours toutes seules. Qu’elles soient commentées à la télévision, photographiées dans le métro, discutées au bureau ou à table, approuvées ou détestées sans que l’on puisse immédiatement les ranger dans une case. Puis, dans un deuxième temps seulement, révéler qui les porte. Cela suppose évidemment de choisir de vraies propositions. Pas cinquante mesures techniques ou trois cents pages de programme, mais dix, quinze ou vingt décisions suffisamment structurantes pour raconter le quinquennat que l’on veut mener. Et suffisamment franches pour créer du désaccord. C’est même un critère de sélection : si personne ne peut raisonnablement être contre votre proposition, c’est probablement qu’elle ne dit pas grand-chose. Je trouve qu’il y aurait quelque chose d’assez puissant à voir une campagne présidentielle commencer comme cela : pendant que les autres candidats placardent leur visage et leur prénom dans toute la France, l’un(e) d’entre eux décide de disparaître complètement de ses affiches pour laisser toute la place à ce pour quoi, normalement, on devrait voter : ses idées. 2) Des graphiques avant/après pour d’abord expliquer la situation puis la réformeDeuxième chose que je ferais : beaucoup, beaucoup plus de graphiques. Ou plutôt de visualisation au sens large : des graphiques, des schémas, des cartes, des avant/après, des comparaisons, des ordres de grandeur. Je trouve assez dingue que ce soit encore si peu utilisé en politique alors que nous passons notre temps à débattre de sujets extrêmement complexes à coups de petites phrases et de chiffres balancés sans aucun contexte. Prenons la justice. C’est typiquement un sujet sur lequel tout le monde a une opinion et sur lequel, personnellement, je serais incapable de dessiner précisément le fonctionnement actuel sur une feuille. Lorsqu’une affaire entre dans le système judiciaire, par où passe-t-elle ? Combien d’étapes ? Combien d’acteurs ? Combien de temps à chaque endroit ? Où sont les vrais goulets d’étranglement ? Qu’est-ce qui relève du manque de moyens et qu’est-ce qui relève de procédures inutilement complexes ? Pourtant, à chaque campagne, on va m’expliquer qu’il faut une justice « plus rapide », « plus efficace », « plus proche des Français ». Très bien, mais ça veut dire quoi ? Moi, je voudrais voir le dessin. Voilà comment fonctionne la justice aujourd’hui. Voilà comment je veux qu’elle fonctionne demain. Ici, je supprime une étape. Là, je fusionne deux procédures. Ici, j’ajoute des magistrats. Là, je numérise. Aujourd’hui, une affaire de ce type prend X mois ; demain, mon objectif est X. Aujourd’hui, le système coûte tant ; ma réforme coûte tant de plus ou permet d’économiser tant. En un coup d’œil, je dois pouvoir comprendre ce que le candidat veut réellement changer et, surtout, où se trouve son pari politique. Et on pourrait faire exactement le même exercice sur presque tous les grands sujets : à gauche, aujourd’hui ; à droite, demain. Le circuit actuel puis le circuit proposé. Les étapes que l’on supprime, celles que l’on fusionne, les endroits où l’on ajoute des moyens, le délai actuel et le délai visé, le coût aujourd’hui et le coût demain. Vous voulez « réduire la dépense publique » ? Montrez-moi 1 000 euros de dépenses publiques aujourd’hui et barrez précisément les euros que vous ne voulez plus dépenser. Vous voulez « simplifier les normes » ? Prenez le parcours réel d’un patron qui veut ouvrir une usine et montrez-moi les étapes qui disparaissent. Vous voulez réformer l’hôpital ? Dessinez le parcours d’un patient aujourd’hui puis celui que vous promettez demain. Vous voulez changer notre politique énergétique ? Montrez-moi d’où viennent 100 kWh aujourd’hui, d’où ils viendront dans cinq ans, ce qu’il faut construire entre-temps et combien cela coûte. Vous voulez davantage de policiers sur le terrain ? Montrez-moi comment un policier répartit actuellement ses heures et quelles tâches vous lui enlevez. Vous voulez augmenter les enseignants ? Montrez-moi où va aujourd’hui l’argent de l’Éducation nationale et où vous voulez le déplacer. Idem avec les chiffres que l’on nous balance à longueur d’interviews et qui, pris seuls, ne veulent souvent plus dire grand-chose. 10 milliards d’euros, c’est beaucoup ou pas beaucoup à l’échelle du budget de l’État ? 50 000 fonctionnaires, cela représente quoi par rapport aux effectifs existants ? 20 milliards d’économies, on les trouve où ? Une dette à 120% du PIB, qu’est-ce que cela change concrètement ? Je voudrais que chaque chiffre important soit systématiquement accompagné d’un ordre de grandeur, d’une comparaison ou d’une représentation qui me permette de comprendre ce qu’il signifie réellement. Ce que j’aime surtout dans cette idée, c’est qu’elle n’est pas seulement une manière plus séduisante de présenter un programme. Elle oblige à aller au bout du raisonnement. Il est assez facile d’écrire « nous simplifierons drastiquement l’administration ». Il devient beaucoup plus difficile de dessiner l’administration actuelle, puis la nouvelle, et de montrer précisément les cases que l’on supprime. Il est facile d’annoncer 20 milliards d’économies ; beaucoup moins de colorier les 20 milliards en question dans le budget. Et c’est précisément ce que j’attendrais d’une campagne présidentielle : pas qu’elle simplifie artificiellement des sujets complexes pour les faire tenir dans une punchline mais qu’elle fasse l’effort de les rendre compréhensibles sans les rendre simplistes. Un bon graphique devrait presque servir de crash-test : si vous êtes incapable de me montrer ce que vous voulez changer, peut-être que vous ne savez pas encore assez précisément ce que vous voulez changer. 3) Donner à voir la France dans 5 ans et la check-list opérationnelle de réformes pour y arriverC’est probablement ce qui me manque le plus dans les programmes politiques. On me donne des listes de mesures alors que j’aimerais qu’on me décrive une destination et qu’on m’embarque dans une vision. Parce que je peux lire 150 propositions sur le travail, l’école, l’hôpital, l’écologie ou le logement et refermer le programme sans réussir à répondre à une question pourtant assez basique : si vous réussissez votre quinquennat, à quoi ressemble concrètement la France dans cinq ans ? Je construirais donc le programme dans l’autre sens. Un court livre où chaque chapitre commencerait par une projection très concrète. Pas « Nous voulons une école qui permette à chaque enfant de réaliser son potentiel ». Encore heureux. Je voudrais savoir à quoi ressemble une classe de sixième après cinq ans de mandat. Combien d’élèves sont dedans ? Que fait le professeur différemment ? Combien gagne-t-il ? Que se passe-t-il lorsqu’un élève décroche ? Qu’est-ce qui est décidé par Paris et qu’est-ce qui est décidé dans l’établissement ? Qu’est-ce qui a disparu par rapport à aujourd’hui ? Même chose avec un passage aux urgences, une plainte au commissariat, la création d’une entreprise, une demande de permis de construire, une recherche d’emploi, une demande de logement ou une année de retraite. Faites-moi vivre dans votre pays pendant quelques pages. Cela permettrait d’ailleurs d’assumer beaucoup plus franchement les différences entre projets politiques. La France idéale d’un candidat libéral ne devrait pas ressembler à celle d’un candidat social-démocrate, écologiste ou conservateur. Et c’est très bien. Une élection devrait précisément servir à choisir entre plusieurs destinations. Mais il y a évidemment un piège : l’exercice peut très vite devenir un catalogue de lendemains qui chantent. Je terminerais donc systématiquement chaque chapitre par la partie la moins sexy mais probablement la plus importante du document : « Comment on y arrive ». Et là, plus de récit, juste un encart avec des bullet points pour me montrer le passage de la théorie à la pratique : quels textes faut-il voter ? Combien cela coûte ? Qu’est-ce qu’on arrête de financer en contrepartie ? Combien de fonctionnaires faut-il recruter ou déplacer ? Quelles règles faut-il supprimer ? Quel calendrier ? Qu’est-ce qui dépend de l’Union européenne ? Qu’est-ce qui nécessite de négocier avec les partenaires sociaux ? Qu’est-ce qui peut être fait par décret ? Qu’est-ce qui prendra cinq ans ? J’aimerais qu’on me donne envie de vivre dans cette France puis qu’on me montre qu’on a réellement réfléchi à la manière de la construire. 4) Donner le programme des 100 premiers joursC’est un marronnier de chaque début de quinquennat : « les 100 premiers jours ». On nous explique que tout se joue là, qu’un président fraîchement élu dispose d’un capital politique exceptionnel, qu’il faut profiter de l’élan de l’élection et que les premières semaines donnent le ton du mandat. Ce qui m’étonne, c’est qu’on parle beaucoup des 100 premiers jours après l’élection… et assez peu pendant la campagne. Personnellement, c’est précisément à ce moment-là que j’aimerais les voir. Un vrai calendrier de gouvernement : à J+1, qu’est-ce qui se passe ? À J+7 ? À J+30 ? Quel est le premier texte déposé ? Quelle négociation est ouverte dès la première semaine ? Qu’est-ce qui doit avoir effectivement changé au centième jour ? Et si une grande réforme est annoncée pour les premières semaines, je voudrais pouvoir consulter le texte pendant la campagne. Pas uniquement l’intention. Le texte. Quitte à ce qu’il évolue ensuite. Cela changerait assez profondément le débat électoral parce que les adversaires, journalistes, syndicats, entreprises, associations ou chercheurs pourraient commencer à tester le programme avant même l’élection. Cette mesure est impossible juridiquement ? Il manque trois milliards ? Cette administration n’a pas les moyens de le faire en six mois ? Parfait. C’est exactement le genre de discussion que j’aimerais avoir avant de voter. Le format de communication aurait d’ailleurs pu être assez malin, ça aurait été de le faire vivre au jour le jour pile un an avant l’élection : montrer les 100 premiers jours du futur quinquennat pendant la campagne : chaque jour de campagne aurait correspondu symboliquement à un jour du futur mandat. Aujourd’hui, nous sommes à J+1 : voilà ce que je ferais. Et ainsi de suite. Bon, de toute évidence, c’est râpé pour cette fois. 5) Assumer de ne pas être sur les réseaux sociauxVous vous en doutez, c’est l’une de mes marottes : je rêve, vraiment, de voir quelqu’un oser la tenter. Un candidat à la présidentielle qui annonce dès le début de sa campagne qu’il ne sera personnellement sur aucun réseau social (et ne jouera pas à ce jeu de la mise en scène permanente). Finie l’obligation absurde de transformer chaque moment de son agenda en contenu. Pas de selfie dans le train. Pas de photo de chaque déplacement. Pas de TikTok pour « parler aux jeunes ». Pas de petite phrase découpée d’une interview et remise sur une photo de lui avec des guillemets. Je pousserais la logique plus loin : arrêter de confondre faire de la politique et produire du contenu sur le fait qu’on fait de la politique. Aujourd’hui, une rencontre avec des agriculteurs semble presque ne pas avoir existé si personne n’en publie la photo. Un déplacement est pensé en fonction des images qu’il permettra de produire. On ne va plus seulement quelque part pour écouter, comprendre ou convaincre les gens qui sont dans la pièce : on y va aussi, parfois surtout, pour raconter à plusieurs millions d’autres personnes qu’on y était. Le résultat est assez paradoxal : plus les politiques cherchent à montrer leur proximité, plus celle-ci paraît mise en scène. Je ferais donc exactement l’inverse. Beaucoup moins de grands meetings, qui coûtent une fortune et ne réunissent que des gens déjà convaincus, et des centaines de petites rencontres partout en France avec vingt, trente ou cinquante personnes. Un soir avec des infirmières dans une salle municipale. Le lendemain avec des patrons de PME. Puis des policiers, des enseignants, des agriculteurs, des étudiants, des magistrats, des artisans, des retraités. Et surtout, pas d’images. Pas de photographe embarqué par le candidat. Oui, certaines rencontres ne seraient pas rendues publiques … et tant mieux. Pour avoir des vrais moments d’échanges à bâtons rompus. Cela paraît presque subversif à écrire en 2026 : faire quelque chose sans chercher à prouver qu’on l’a fait. On pourrait même en faire une méthode de travail. Chaque semaine, une dizaine de rencontres à huis clos sur un sujet. Les participants auraient reçu avant la rencontre quelques pages avec les propositions du candidat. Ils seraient là pour les démonter : qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? Qu’est-ce qui manque ? Qu’est-ce qui est impossible sur le terrain ? À la fin du mois, l’équipe publierait non pas les photos des rencontres mais ce qui a changé dans le programme grâce à elles. « Nous proposions cela. Des infirmières nous ont expliqué pourquoi cela ne fonctionnerait pas. Voilà ce que nous avons modifié. » Là, la rencontre avec les Français aurait une fonction politique réelle plutôt qu’une fonction décorative. Aujourd’hui, on juge presque la réussite d’une campagne au nombre d’apparitions : combien de matinales, combien de déplacements, combien de vidéos, combien de réactions, combien de séquences reprises dans les médias. Je préférerais un candidat qui assume exactement l’inverse : vous ne m’entendrez pas tous les jours, parce que je n’ai pas quelque chose d’intéressant à vous dire tous les jours. En contrepartie, lorsqu’il parlerait, il parlerait vraiment. Je préférerais largement une conférence de presse de deux heures tous les quinze jours à quinze interventions de quatre minutes. Un grand entretien où le journaliste peut rester quarante minutes sur l’économie. Une présentation entière sur l’école avec des graphiques, des comparaisons internationales, des chiffres, le coût des mesures et leurs modalités d’application. Les conférences de presse de De Gaulle appartiennent à une époque médiatique qui n’existe plus et il ne s’agit évidemment pas de rejouer 1965 en 2027. Mais elles reposaient sur une intuition qui me paraît paradoxalement beaucoup plus contemporaine que la course au TikTok : la parole avait de la valeur parce qu’elle était rare. Quand le président parlait, c’était un événement. Aujourd’hui, un responsable politique peut donner une interview le matin, publier trois posts dans la journée, réagir à une polémique à 17 heures, poster une vidéo à 19 heures et être de nouveau invité sur un plateau à 22 heures. Il n’a jamais autant parlé et pourtant on serait bien incapable, le soir venu, de citer une seule chose qu’il a dite. On demande à un politique son avis sur tout, tout le temps. Et puisqu’il parle tout le temps, chaque prise de parole vaut mécaniquement moins. C’est d’ailleurs peut-être le problème de fond. La communication politique continue de fonctionner avec une vieille équation : plus je suis visible, plus j’existe. Or nous vivons désormais dans le problème exactement inverse. Tout le monde est visible. Tout le temps. Partout. Le bien rare n’est plus l’exposition, c’est l’attention. Dans une économie de l’attention saturée, je trouve finalement beaucoup plus moderne de créer de la rareté que de créer encore plus de contenu. Je trouve donc que la candidature la plus moderne pourrait, assez ironiquement, être celle qui ressemble en apparence à la moins moderne : pas de compte personnel TikTok, Instagram ou X, pas de story quotidienne, très peu de meetings géants, presque aucune image des centaines de rencontres organisées sur le terrain. Je serais très curieuse de voir ce qui se passerait si, pendant que tous les autres candidats se battent pour apparaître dans le feed des Français… l’un d’entre eux décidait simplement d’en sortir (et de préférer le terrain). Au fond, le problème est peut-être ailleurs.Il y a évidemment un énorme angle mort dans toutes les idées que je viens de dérouler. Pour faire une campagne d’affichage avec vingt propositions fortes, encore faut-il avoir vingt propositions fortes. Pour dessiner un avant/après de la justice, encore faut-il avoir suffisamment travaillé sa réforme pour savoir précisément quelles étapes on supprime, lesquelles on garde, combien cela coûte et ce que cela change. Pour raconter la France dans cinq ans, encore faut-il savoir à quoi on veut qu’elle ressemble. Pour dévoiler ses 100 premiers jours, encore faut-il avoir les textes prêts, les arbitrages faits et l’ordre des décisions en tête. Et pour décider de parler rarement, encore faut-il être à peu près certain d’avoir quelque chose à dire lorsqu’on prend la parole. C’est probablement pour cela que le sujet m’intéresse autant. Parce que je ne crois pas que le principal problème de la communication politique aujourd’hui soit un problème de formats. Je me fiche assez qu’un candidat comprenne mieux TikTok, fasse des Reels plus spontanés ou remplace ses photos officielles par du contenu « incarné ». Je n’ai pas envie d’une communication politique plus moderne : j’aimerais surtout qu’elle arrête de servir à masquer le vide. D’un côté, on fabrique un projet politique, souvent sous la forme de centaines de mesures plus ou moins arbitrées. De l’autre, les communicants arrivent pour trouver comment le « raconter » : le slogan qui résume tout, les trois éléments de langage à répéter en interview, la petite phrase qui passera au 20 heures, la photo qui donnera l’impression de proximité, la séquence qui fera des images et, désormais, le format qui permettra de « toucher les jeunes ». La communication est devenue une sorte de couche de peinture posée sur le projet une fois qu’il est terminé (et parfois avant même qu’il le soit). J’aimerais qu’on fasse exactement l’inverse et qu’on utilise la communication comme une contrainte qui oblige à clarifier le projet. Vous voulez une affiche ? Très bien. Trouvez une proposition suffisamment précise pour que quelqu’un puisse sincèrement être contre. Si votre phrase pourrait être imprimée indifféremment sur l’affiche de six candidats, c’est que c’est un slogan, pas une proposition. Vous voulez un graphique ? Dessinez-moi le système actuel, puis celui que vous proposez. Si vous êtes incapable de montrer quelles cases disparaissent, quels flux changent et quels chiffres bougent, c’est probablement que votre réforme n’est pas encore prête. Vous voulez écrire un programme ? Ne m’alignez pas 150 mesures. Faites-moi visiter le pays qu’elles sont censées produire. Si vous n’arrivez pas à me dire à quoi ressemble concrètement une classe, un commissariat, un hôpital ou la vie d’un chef d’entreprise après cinq ans de mandat, c’est peut-être que vous avez une liste de mesures mais pas encore un projet de société. Vous voulez gouverner dans huit mois ? Ouvrez votre calendrier. Montrez-moi ce qui se passe le lundi matin suivant votre élection, quels textes arrivent au Parlement en juin, ce que vous faites par décret, ce qui nécessite six mois de négociation et les décisions que vous prenez avant l’été. Et vous voulez poster quelque chose aujourd’hui ? Posez-vous une dernière question : est-ce que j’ai réellement quelque chose à dire ou est-ce que j’ai simplement peur de ne pas être vu ? Dans le deuxième cas, ne postez rien. Au fond, c’est peut-être cela que j’attendrais de la communication politique : qu’elle redevienne une épreuve de vérité pour le fond. Une bonne affiche oblige à choisir. Un bon graphique oblige à chiffrer. Une projection à cinq ans oblige à avoir une vision. Un calendrier oblige à avoir préparé l’exécution. Une parole rare oblige à avoir une pensée. Et c’est précisément pour cela que toutes ces idées me semblent plus intéressantes que la millième réflexion sur « comment les politiques peuvent investir TikTok ». Elles ne consistent pas à trouver de nouvelles manières d’emballer la même chose. Elles obligent à avoir quelque chose de plus solide à emballer. La prochaine campagne présidentielle sera probablement la plus saturée de contenus de notre histoire. Il y aura plus de vidéos, plus de podcasts, plus de stories, plus de coulisses, plus de réactions à chaud, plus de formats « authentiques », plus de tentatives pour entrer dans nos feeds et probablement beaucoup plus d’IA. Dans ce grand concours pour savoir qui réussira à faire le plus de bruit, j’aimerais qu’un candidat ait l’intelligence de ne pas concourir. Ce serait probablement une campagne beaucoup moins bruyante. Mais pour la première fois depuis longtemps, j’aurais peut-être envie de l’écouter. Une dernière chose avant de vous laisser.À force d’écrire ici ce que les marques, les organisations ou les dirigeants pourraient tenter différemment, j’oublie parfois de raconter qu’on passe aussi une bonne partie de notre temps, chez Komando, à le faire avec eux. Repartir du problème plutôt que des formats attendus, questionner quelques automatismes et chercher ce petit pas de côté qui permet parfois d’être beaucoup plus entendu en communiquant moins. Ce numéro raconte finalement assez bien cette manière de réfléchir. PS : ce hors-série était une petite parenthèse pour creuser un sujet qui me trottait dans la tête depuis un moment. Mardi prochain, retour au Komando habituel et à notre veille des idées, formats et campagnes qui méritent le détour. Pas encore abonné(e) ? Inscrivez-vous pour recevoir la prochaine édition : 💌 Si vous avez aimé cette édition, vous pouvez m’aider avec du bouche-à-oreille : n’hésitez pas à mettre un like et partager ce numéro ! 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